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annesodiversetvariations

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com France 5, réseaux sociaux, journalisme et écriture, formation en Histoire de l'art Paris I ; [ici sont mes textes et un choix de photos. Et puis on verra] ... Instagram @annesobru

Publié le par Anne-Sophie Bruttmann
Un soir au bar - Vases communicants de juin 2016 - avec Philippe Castelneau

 

Le barman avait mis un morceau de drum & bass et monté légèrement le son. Le barman, une personne avec qui autrefois elle avait été, il le savait. Ça le rendait fou. Il lui venait des accès de violence, une colère noire, l’aigreur qu’il ressentait l’exaspérait, mais il n’arrivait pas à se modérer.

Je ne suis pas quelqu’un de tiède, voilà tout, se disait-il certains jours, lorsqu’il retrouvait son calme après un moment de fureur. D’autre fois, quand il était allé trop loin, il pensait à se faire aider, mais les choses en restaient là. Je suis un monstre emmuré vivant, se disait-il encore.

Il essaya d’oublier le barman. Se concentra sur elle. Il la regardait, ses traits fragiles, ses cheveux blonds. Il pensait à ses cuisses. Marions-nous, aurait-il voulu lui dire. Partons tous les deux, là, ce soir. Mais il voulait respecter son rythme. Il voulait qu’elle parle la première. Au lieu de ça, pour une raison ou une autre, après quelques verres, il perdit patience. Il y eut un haussement de voix, elle leva les bras, il agita ses mains, abattit sur la table avec un coup sec le journal qu’il tenait, comme s’il avait voulu tuer une mouche. Ça ne dura qu’un instant, puis chacun s’enferma dans un silence mutique. Ils continuèrent de boire, en regardant simplement ailleurs.

Enfin, elle se pencha vers lui et lui dit quelque chose à voix basse. Lorsqu’elle se redressa, elle paraissait détendue. Il sembla réfléchir, ce qui lui donnait l’air d’un hibou. Il se tourna vers la fenêtre et capta son reflet. Son expression changea aussitôt. Il s’étira, profitant de la tiédeur du bar.

— Sortons, dit-elle. Tu veux bien ? J’ai besoin de fumer.

Une fois dehors, elle alluma sa cigarette et tira longuement dessus. Il l’observait en silence.

— Pourquoi est-ce que tu me regardes comme ça ?

— J’ai toujours eu envie de toi, il dit.

Elle sourit : tu as trop bu. Il dit : autant que toi. J’ai bu autant que toi.

— Tu as quelqu’un, elle dit.

— Et toi ? Toi aussi tu as quelqu’un, non ?

— Oui. Quelqu’un que tu as longtemps considéré comme ton meilleur ami.

— C’est peut-être pour ça, dit-il.

— Pour ça quoi ? C’est parce qu’il n’est plus ton ami que tu me dis ça ce soir ?

— Non. C’est parce qu’il l’a longtemps été que je n’ai rien dit avant.

— Hmm… Quoi qu’il en soit, j’ai quelqu’un.

— Tu as quelqu’un, mais le fait qu’on ait cette discussion prouve que tu restes ouverte à d’autres propositions.

— On a cette conversation parce que tu as trop bu, dit-elle. On se connaît depuis combien de temps ? 10 ans ?

— Suffisamment longtemps pour ne plus se mentir, tu ne crois pas ? dit-il.

— Assez en tout cas pour que je ne t’envoie pas promener tout de suite, elle fit. Mais tu te trompes si tu penses que j’ai envie de coucher avec toi.

— C’est toi qui l’as dit.

— Dit quoi ?

— C’est toi qui parles de coucher ensemble. Moi j’ai seulement dit que j’avais toujours eu envie de toi.

— Tu joues sur les mots, elle dit, amusée, le fixant avec un air de défi.

— Surtout quand tu me regardes comme ça.

— Eh bien ?

— Quand tu me regardes comme ça, j’ai envie de toi, il dit.

Elle tendit le bras et lui prit la main. Il se pencha et l’embrassa. Furtivement, une première fois, puis à nouveau, plus longuement. Après, ils restèrent un moment assis côte à côte.

— Tu as raison, finit-il par dire : j’ai trop bu.

— Moi aussi j’ai trop bu. Elle sourit, mais ce sourire ne semblait pas être pour lui. Elle souriait comme pour elle-même.

Il baissa les yeux et ne dit plus rien. Une pluie fine commençait de tomber.Il avait lâché sa main et était rentré à l’intérieur. Lorsqu’elle le rejoignit, ils étaient seuls dans le bar. Ils trinquèrent une dernière fois. Ils s’embrassèrent devant la porte. Bientôt, chacun partit de son côté. En s’éloignant, il leva les yeux vers le ciel. Il lui semblait qu’il neigeait maintenant.

 

J'avais vraiment beaucoup aimé notre premier échange; j'ai demandé à Philippe Castelneau s'il voulait bien recommencer. Et c'est avec un immense plaisir que je l'accueille de nouveau sur mon blog. Mon texte, qui est la "réponse" au sien, se trouve sur son blog selon le principe des Vasesco. là  http://philippe-castelneau.com/2016/06/03/une-pluie-anne-sophie-bruttmann/

Né à Paris, Philippe Castelneau vit aujourd'huià Montpellier. Il est libraire. Deux romans sont sortis aux éditions Numeriklivres en 2013 et 2014, et un récit, L’appel de Londres, aux éditions publie.net en 2015. Il est co-fondateur de la revue graphique et littéraire La Piscine. Il a publié plusieurs textes sur nerval.fr. Son blog : http://philippe-castelneau.com 

« Tiers Livre de F. Bon et Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de vases chttp://philippe-castelneau.comommunicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. » Sur le blog : Le rendez-vous des vases communicants , tenu désormais par Marie-Noëlle Bertrand, ayant pris la suite d'Angèle Casanova et de Brigitte Célérier , vous retrouverez la liste des échanges de ce mois.

Commenter cet article

Françoise RENAUD 03/06/2016 16:36

On sent l'obscurité, l'odeur du bar et l'odeur de la pluie. Et on n'aurait pas voulu être la mouche sous le journal.
Merci à tous les deux pour cet échange de qualité...

Dominique Hasselmann 03/06/2016 14:27

Tant qu'il y aura des bars...

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